Text by Antoine Marchand (in french), October 2016

Joy To The World

Musique, écriture, danse, arts plastiques… Il est peu de dire que la transversalité, le crossover et la diversité sont au cœur de la pratique de Felicia Atkinson. Depuis un peu plus de dix ans maintenant, cette artiste française investit tous les champs de la création, sans privilégier l’un ou l’autre médium, pour constituer un corpus d’une grande densité. S’inscrivant dans les pas des artistes du mouvement Fluxus, dans cette volonté affichée de briser les hiérarchies et bouleverser les frontières entre les disciplines, Felicia Atkinson a choisi de ne pas choisir, s’emparant de chacun des projets qu’elle développe avec la même énergie, quelle que soit la technique choisie. C’est dans la recherche et la construction que réside toute la richesse de sa démarche, le processus d’élaboration étant finalement aussi important que le résultat. Laissant une grande part à l’improvisation, elle se laisse en effet guider par ses intuitions et son ressenti, et construit ses expositions, livres ou disques à partir d’une trame de départ qui s’échafaude à mesure de l’avancée du projet.

L’une des raisons de cette hétérogénéité des formes, atypique dans le paysage artistique français, réside dans la somme d’influences et de références que Felicia Atkinson parvient à assimiler et à s’approprier, sans complexe aucun. Au fil des entretiens donnés par l’artiste sont ainsi convoquées les figures de La Monte Young et Anna Karina, Antonin Artaud et Steve Paxton, Guy Debord et Will Oldham, pour n’en citer que quelques-unes. Autant de références que l’artiste a faites siennes, et qui viennent nourrir sa propre pratique artistique. De la même manière, dans l’un de ses albums récents, A Readymade Ceremony[1], apparaissent des extraits de textes de Georges Bataille et René Char, en écho à ses réflexions et interrogations. Ce sont ces grands écarts stylistiques pleinement assumés, voire revendiqués, qui font toute la complexité et la richesse du travail de Felicia Atkinson. Néanmoins, si cette dernière est imprégnée des œuvres de ces figures tutélaires, elle est également influencée par des éléments qui relèvent plutôt de l’indicible, de la sensation, voire du quotidien, qu’il s’agisse de la contemplation d’un paysage, de l’observation d’un animal ou d’une phrase glanée au hasard d’une conversation. Une forme de porosité, d’ouverture au monde, qui lui permet de s’emparer de tout ce qu’elle vit, lit et écoute, et témoigne de sa grande liberté d’action et de pensée. Entre la quiétude du monde et son vacarme, entre la nature paisible et la ville foisonnante, entre le folk et la noise, Felicia Atkinson trace un sillon extrêmement personnel, où les notions de flux continu et de mouvement permanent sont omniprésentes, irrigant l’ensemble de ses créations.

Son exposition récente à Brest, intitulée Dinosaur Acts? (Une forêt se pétrifie)[2], est emblématique de cette démarche. Derrière ce titre aussi énigmatique que poétique, qui fait notamment écho au groupe américain de slowcore Low, se déploie une réflexion sur notre rapport à la nature et à l’environnement, sur le passage du temps, tout en perpétuant ce processus de création si singulier où se mêlent les formats – l’exposition n’est que le prélude à un roman en cours d’écriture –, les supports – photographies, projection vidéo, son, aquarelle, etc. – et les influences – ici, Bruno Latour, John Cage ou Donald Winnicott. C’est par le biais d’une approche extrêmement sensible que s’incarne, comme à l’accoutumée, cette réflexion. Une approche où l’évocation, l’allusion,   l’emportent sur le fait d’asséner une vérité et un discours uniques. Les différentes œuvres rassemblées se répondent en effet entre elles et jeux de lumière, filtres colorés, éléments sculpturaux, bribes sonores et textuelles s’entremêlent pour instaurer une ambiance propice à l’évasion, à un moment hors du temps, que chacun ressentira et interprétera différemment en fonction de son propre background.

Bien qu’une telle démarche puisse de prime abord déstabiliser, tant les références et les formes sont multiples, l’énergie, la sensibilité et l’enthousiasme qui émanent du travail de Felicia Atkinson balaient finalement tous les doutes pour nous entraîner dans un univers au potentiel narratif évident. Difficile alors, à l’heure de mettre des mots sur la pratique artistique de cette jeune artiste, de ne pas évoquer Robert Filliou et sa fameuse antienne, « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». Si elle peut paraître quelque peu galvaudée aujourd’hui à force d’avoir été utilisée à tort et à travers, force est de constater que cette phrase résume à merveille la philosophie prônée par Felicia Atkinson, dans ce souci perpétuel de partage, de découverte et de mouvement.

 

Antoine Marchand, octobre 2016

 


[1] A Readymade Ceremony, LP/CD, Shelter Press (FR)

[2] Dinosaur Acts? (Une forêt se pétrifie), exposition du 28 septembre au 10 novembre 2016. Les Abords, espace d’exposition de l’Université de Bretagne Occidentale, Brest.